Bonjour.
Participant occasionnel au blog sous le nom de "chris", je souhaite partager cet article avec vous. Il permet de se faire une idée du travail d'un maire dans le 9-3, et notamment du pouvoir d'un élu local, pas si mince que cela. Alors que dire lorsqu'on a les moyens de St Denis ... Personnellement, j'ai pu voir notre maire M. Paillard sortir de la mairie plusieurs samedis midi. Sans vouloir porter des accusations infondées, je découvre concrètement ce qu'est un fonctionnement "clientéliste" (déploré ici par le maire de Drancy), et j'ai une idée plus précise de ce que signifient les accusations que j'ai pu entendre sur nos maires successifs. En vous souhaitant bonne lecture.
Chris.
Etre maire à Drancy (93): au four, au moulin et à l'hôtel de ville
Seul face à 66.000 habitants. «Quand vous êtes dans une ville de 20.000 ou 25.000 habitants, vous pouvez connaître et suivre tout le monde, explique Jean-Christophe Lagarde, le maire de Drancy. Quand vous êtes dans une ville de 100.000 habitants ou plus, personne ne s'attend à ce que vous sachiez qu'un môme s'est cassé une jambe à cause de la neige. Ici, les gens attendent de moi que je sache tout, alors que c'est impossible. Je sais peut-être 90% de ce qui se passe.»
Le maire dit pouvoir mettre «seulement» 4.000 ou 4.500 noms sur des visages. «En revanche, je me souviens parfaitement des situations. Les gens commencent à me raconter et là je me souviens de ce qu'ils m'ont dit la dernière fois, même si c'était il y a longtemps.»
Drancy figure avec Sevran parmi les deux villes les plus pauvres d'Ile-de-France dans leur catégorie (50.000 à 80.000 habitants)
Autant le dire d'emblée, suivre pendant plusieurs jours Jean-Christophe Lagarde dans son activité de maire est impressionnant. Au-delà des choix politiques qu'il fait comme député Nouveau Centre (voir sous l'onglet Prolonger). Et sans juger des orientations prises à l'échelle de sa ville, forcément discutables. Simplement en raison de la quantité de travail abattu, de la maîtrise de chaque dossier, de sa connaissance de chaque pas de porte.
Quand on le quitte épuisé, à minuit, après une réunion de quartier où il a été majoritairement interrogé sur des sujets inintéressants pendant près de trois heures (réunion qu'il a prolongée sur le trottoir avec les plus tenaces des habitants), il annonce qu'il retourne travailler en mairie. La journée commence à 8h30 le matin. Cet éternel retardataire finit «en général à 1h30, parfois plus tard», la fatigue compensée par la satisfaction de savoir que des Drancéens ont vu les lumières de son bureau allumées jusqu'à cette heure.
Pendant le mois de juin, Jean-Christophe Lagarde a eu deux soirées pour lui. Un dimanche. Pas de samedi. Le député-maire reçoit environ 35 personnes par semaine dans ses permanences. «Mon bureau de maire est un vaste confessionnal. Les gens préfèrent attendre six semaines pour me voir, plutôt que de rencontrer un adjoint. Ils me disent: “Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints.”»
En guise de saint, glinglin a longtemps été le plus cité à Drancy au sujet d'une victoire de la droite. Pendant 66 ans (guerre exclue), Drancy a été une ville communiste. Est-ce parce qu'il se sent tel un intrus au sein d'un département quasiment tout acquis à la gauche que Jean-Christophe Lagarde a particulièrement pris soin de soigner son électorat, ce qui lui a permis d'être réélu en 2008 au premier tour avec près de 70% des suffrages? Il assure que non. «Les gens me disent juste que je suis leur dernier recours. Dans un village, il y avait le curé, le médecin, l'instituteur et le maire. Dans une ville comme Drancy, il ne reste que le maire comme médiateur social.»
«Soit je cognais et on m'aurait accusé de racisme. Soit je fermais ma gueule.»
Jean-Christophe Lagarde se dit «schizophrène»: «Depuis 1982, un maire doit s'occuper du quotidien, mais aussi construire la ville à horizon 15 ans». Entre 9h et 19h, explique-t-il, il gère le tout-venant. Avant, après et «pendant qu'il conduit en voiture», il réfléchit aux questions de long terme, comme le Grand Paris, ou l'aménagement de la commune. Des thèmes qui n'intéressent que rarement les habitants.
Avant une réunion dans le quartier pavillonnaire des Oiseaux, le maire de Drancy ne se fait donc guère d'illusion. «On va surtout me parler d'une rue qui passe à sens unique et pas du tout du projet d'aménagement du quartier Baillet qui engage l'avenir de la ville.»
Bien vu. Les 450 nouveaux logements, la nouvelle zone d'activité, le possible stade de 10.000 places, la construction éventuelle d'un pont, ne suscitent que peu de questions. Le nouveau mode de stationnement en génère en rafales.
En face à face, lors de ses permanences, Jean-Christophe Lagarde est certes toujours froid, distant – «ne pas trop marquer l'empathie, c'est aussi une manière de me préserver sinon, le soir, je me tire une balle». Mais il se montre conciliant.
En réunion de quartier, le ton diffère. Toujours froid. Mais limite cassant à l'égard de ceux qui viennent exposer leur situation personnelle. Ce soir-là, c'est la construction d'immeubles le long de deux axes très commerciaux de la ville, aux abords d'une zone pavillonnaire, qui suscite le plus de critiques. Le maire cherche à convaincre: «On a besoin de densifier l'habitat. Sinon, les propriétaires divisent les pavillons pour louer plusieurs appartements dedans, et je ne peux rien faire. Il faut créer des logements près des gares, et sur les grands axes commerciaux. Ce sera un moyen de dynamiser le petit commerce. Avez-vous remarqué que, depuis 2005, il n'y a plus une sandwicherie, plus une friterie qui se crée alors que c'était devenu une mono-activité? Nous rachetons les fonds de commerce et les murs.»
Le maire marque des points. Puis explique, face aux demandes de goudronnage ou encore d'éclairages, que tout ne peut être fait en même temps: «Drancy, c'est un budget de 1.200 euros par habitant et par an. Alors que Bobigny, c'est 2.100 euros; Aulnay 2.500 euros grâce à des entreprises comme PSA et L'Oréal. Moi je veux bien récupérer la moitié de la cité des 3000 si ça me permet de récupérer une part de l'argent.» La salle réagit au quart de tour: «Non non, qu'ils la gardent!»
Face aux plaintes individuelles, le maire s'engage à recevoir en mairie, à montrer des plans. Ce qui arrive quelques jours plus tard avec un autre groupe de propriétaires, qui se plaignent qu'un futur immeuble de cinq étages vienne leur gâcher la vue. «Tu peux prendre le promoteur entre quatre yeux et le convaincre de faire un étage de moins, avance le plus déterminé des visiteurs, qui connaît depuis longtemps l'élu. Ils se font suffisamment de marges comme ça.» Le maire tente de réfuter. Et explique pourquoi il tient au projet.
Les zones de stationnement intéressent plus que l'aménagement de la ville
Que se diront les pétitionnaires entre eux à la fin de la réunion? Jean-Christophe Lagarde sait que certains administrés le soupçonnent de toucher des enveloppes sur toutes les opérations d'urbanisme et d'attributions de marchés publics. Lui-même décrit d'ailleurs un système qui rend la corruption facile, tentante. «Si je ne le fais pas, c'est parce que je gagne assez bien ma vie, que je suis un trouillard, que j'ai trop peur de faire dix ans de prison et du regard que les gens pourraient avoir sur moi si je me faisais prendre. Mais peut-être que, plus tard, je le regretterai», glisse-t-il avec ironie.
A sa grande fureur, Jean-Christophe Lagarde sait qu'il ne peut pas faire taire les rumeurs. Alors, à défaut, il soigne son image par d'autres moyens, qui relèvent du symbolique. Une boîte de chocolats ou une bouteille de champagne envoyée par une personne qui a enfin obtenu un logement? Il la renvoie, avec un petit mot: «Je n'ai fait que mon travail.» Le maire ne s'en cache pas: «Tout se sait, se répète. Et en réalité, le seul cadeau qu'on puisse me faire, c'est de voter pour moi.»
Lors des premières années de son mandat, ses visiteurs laissaient traîner leur carte d'électeur, de façon inopinée, dans leur dossier logement. Histoire de montrer qu'ils avaient voté. Histoire de signifier qu'ils revoteraient. «Je leur disais: je ne veux pas voir ça. Aujourd'hui, ce sont des pratiques qui ont disparu.»
Ou presque. Lors de sa permanence à Bobigny, un homme vient demander de l'aide pour le compte de son association, qui tente d'équiper un dispensaire au Congo. L'homme explique: «Je sais que les honorables députés français peuvent aider les associations. Je ne sais pas comment fonctionne votre parti, mais moi je peux être adhérent.» Le maire l'interrompt: «On ne mélange pas tout!»
Ne rien accepter. Le faire savoir. Pour le déjeuner, le maire propose «son repas traditionnel», un plat tout préparé, en l'occurrence des pennes aux champignons. Il dit: «Ne vous inquiétez pas, c'est moi qui les achète.» Sans qu'on lui ait rien demandé, il ajoute: «En revanche, la mairie m'a payé le réfrigérateur et le micro-ondes, et ça pourrait être considéré comme de l'abus de bien social.»
Ce fils d'un informaticien et d'une secrétaire se déplace sans chauffeur, «comme d'autres maires mais pas tous. Un poste en moins, ça fait 30.000 euros d'économie pour la ville. Au début j'ai même refusé que la mairie me paye une nouvelle voiture. Mais un jour, j'ai eu trop honte dans la cour de Matignon. Ça ne pouvait plus aller.» Il a maintenant une Prius, au volant de laquelle ses électeurs le voient tous les jours. Lui aussi se tape les embouteillages, lui aussi râle des sens interdits qu'il a lui-même imposés. «Ça m'emmerde, dit-il souvent au volant. Mais c'est bon pour l'intérêt général.» Il ne manque d'ailleurs pas de le faire remarquer.
La politique nationale ignorée
(...)
Des politiques avides d'argent? Pendant les permanences de la semaine, pas une réflexion, pas une allusion à l'actualité du moment, à l'affaire Bettencourt, aux cigares de Christian Blanc ou aux rémunérations de Christine Boutin. Pas une question politique non plus. «J'ai dû en avoir une dizaine en neuf ans. Jamais on ne m'interroge sur l'emploi des jeunes ou sur la politique du logement. Les gens ne votent pas pour moi parce que je suis centriste ou parce que je suis pour une Europe fédéraliste. Mais parce que je travaille.»
Dans les réunions politiques du Nouveau Centre, il explique que l'Education nationale ne manque pas de moyens, mais doit juste repenser les rythmes scolaires et sa manière d'enseigner. Mais là encore à Drancy, le sujet n'affleure jamais.
Sa campagne victorieuse de 2001, il dit ne pas l'avoir menée sur le thème national de l'insécurité, mais «sur les appartements qui perdaient de la valeur, sur le faible niveau scolaire dans la ville, sur le manque d'emplois qui oblige à aller travailler loin, et sur des activités culturelles trop avant-gardistes».
Il a gagné. Mais de son passage dans l'opposition, il a gardé pour les communistes «du mépris». On aurait dit de la haine. Surtout quand il raconte, mâchoires serrées, les campagnes délétères: «Je tractais. Les communistes envoyaient des mecs qui me balançaient dessus des billes qu'ils avaient trempées dans l'huile et qui me dégueulassaient ma chemise et mon costume. Je n'avais plus l'air de rien. Soit je désertais et je leur laissais le terrain. Soit je cognais et on m'aurait accusé de racisme. Soit je fermais ma gueule.» Il a choisi la troisième solution, mais n'a rien oublié de l'humiliation.
Aujourd'hui pourtant, il assure: «Je ne fais pas de politique. 80% des décisions que je prends ne sont ni de droite ni de gauche. Avoir rendu la cantine scolaire gratuite, est-ce de droite ou de gauche?» De droite, ont répondu les socialistes locaux, puisque le paiement n'est pas proportionné aux revenus des ménages. Le maire conteste, au vu du faible niveau de vie moyen des Drancéens.
Parfois cependant, le naturel revient au galop. Agacé au volant par un automobiliste lent à démarrer, il lâche: «Avance, fonctionnaire!»
Deuxième volet de notre reportage à paraître
Michaël Hajdenberg - Article paru le 28 juin 2010 - Source
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Commentaires
C'est un excellent papier. C'est une très bonne chose de l'avoir mis en ligne : Mediapart fait parti de ces trop rares journaux encore vraiment indépendant.
ThéoExcellent! Voilà du travail journalistique. Il est vrai qu'en ce moment Mediapart est très en pointe...
thierrybBien loin de ce que fais subir ce maire imbu de lui meme aux drancéens qui ne sont pas d'accord avec lui. Que ce soit dans son camp ou a fortiori dans l'opposition. Il ecrase tout ce qui ne lui rapporte plus.
thirryaller demander a ses anciens colistiers débarqués avec perte et fracas parce que plus forcement d'accord avec lui et qui avait osé le dire tout haut.
Demandé au personnel ce qu'il subisse, mais quel bel article encensant cet edile , sur que vu par ce bout la de la lorgnette c'est beau.
Quelle démagogie mais quand on est dranceens de naissance on connait bien ce perosnnage et ca se dit ni de droite , ne de gauche sic sic sic
@thirry
thierrybCe n'est pas un article partisan, d'ailleurs Mediapart en avait fait un sur un maire de gauche, Stéphane Gatignon, il y a quelques temps, il me semble.