Il est assez régulièrement question sur le blog des difficultés que rencontrent notre système éducatif. Pour élargir le débat et approfondir notre réflexion sur le sujet, il existe un certain nombre d'ouvrages, d'enquêtes, d'articles qui tentent d'apporter un éclairage sur les problèmes actuels de l'institution scolaire. Ces travaux sont souvent l'occasion pour les auteurs, qu'ils soient sociologues, historiens, économistes ou pédagogues, d'esquisser à partir de leur connaissance du terrain des pistes de réformes pour l'avenir.
Parmi les livres récents, celui de Christian Baudelot et Roger Establet intitulé "L'élitisme républicain. L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales" paru en mars 2009 occupe une place à part. Une singularité pour partie liée à la trajectoire et à l'envergure académique des auteurs. Tous deux sociologues, ils travaillent depuis plus de trente ans sur la spécificité, les enjeux et les transformations du système éducatif français. Ce n'est cependant pas la légitimité ou la reconnaissance universitaire de ses auteurs qui confère à ce petit essai (118 pages) tout son intérêt pour le grand public. C'est avant tout par son usage systématique de la comparaison internationale sur la bases des enquêtes PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves) que le travail de C. Baudelot et R. Establet acquiert toute son importance.
Le Programme PISA évalue la manière dont les différents systèmes scolaires des pays développés réalisent leurs missions. Les performances nationales sont mesurées et comparées à l'aune des critères de justice sociale et d'efficacité. Sans rentrer dans le détail de la construction de l'outil statistique et sur ses limites, il est intéressant de s'arrêter sur les interprétations qu'en donnent C. Baudelot et R. Establet.
Tout d'abord les auteurs constatent que si le niveau scolaire de la population française ne cesse inexorablement de monter, les écarts entre la tête et la queue du peloton n'en finissent pas de se creuser. Côté pile un jeune sur deux accède à l'université et 42 % d'une génération quittent l'école avec un diplôme de l'enseignement supérieur. Côté face près d'un quart d'une classe d'âge sort du système scolaire sans avoir acquis le seuil minimal des connaissances que l'institution est censé délivrée à toutes et tous. Pour le dire autrement, en France le niveau des meilleurs s'améliore et le volume des jeunes en "échec" s'accroît. Ce paradoxe français, C. Baudelot et R. Establet l'explique par un système d'orientation et de notation entièrement tourné de l'école primaire au Lycée vers la production d'une élite homogène composée "d'élus".
On pourrait imaginer que le nombre important d'élèves en "échec" soit le prix à payer pour avoir une école qui puisse donner à la France l'élite la plus qualifiée et mieux formée des pays développés. Mais pour les auteurs il n'en est rien, bien au contraire. C'est ici qu'intervient le deuxième paradoxe de notre système éducatif. Alors que l'institution s'est construite sur la sélection des meilleurs, la proportion de "très bons élèves" est bien moindre en France qu'au Canada, au Danemark, en Finlande, en Corée du Sud, en Australie ou encore en Allemagne. Pour C. Baudelot et R. Establet c'est la preuve que notre système éducatif n'est pas seulement défaillant dans la formation des plus "faibles" mais qu'il l'est aussi dans celle des plus "forts".
La mise en lumière des ces deux paradoxes les amène à tirer deux conclusions accablantes pour une école française qu'ils jugent trop peu démocratisées et pas assez efficace. La première vaut condamnation pour la doctrine française de l'élitisme républicain : " L'élitisme à la française, individualiste et égoïste, est aujourd'hui centré sur la réussite des siens. Seule importe alors l'élévation du plafond qui va de pair avec une restriction de la qualité de l'enseignement dispensé aux autres". La deuxième porte sur le faible rendement scolaire des mécanismes de sélection mis en place : " Contrairement au postulat généralement admis selon lequel la généralisation et la massification de l'école font baisser le niveau et nuisent à tous, les enquêtes PISA montrent que la réduction des écarts entre le haut et la bas n'est pas seulement un facteur de réussite moyenne, mais aussi d'amélioration des performances de la tête". Autrement dit plus l'école s'attache à la réussite de tous, en réduisant l'écart entre la tête et la queue de classe, plus les bons élèves sont meilleurs et nombreux.
Mais C. Baudelot et R. Establet ne s'arrêtent pas là dans leur réquisitoire. S'appuyant toujours sur les données de l'enquête PISA, ils démontrent que le système éducatif français est parmi les plus inégalitaires des pays développés. En effet, la France est le pays où l'influence du patrimoine culturel familial entraîne les variations les plus fortes dans la réussite des élèves aux tests portant sur l'acquisition de la culture scientifique. Cette hérédité sociale est selon eux d'autant plus injustifiable qu'elle n'apporte aucune plus-value. Ce sont dans les pays où l'influence du patrimoine culturel familial est la plus faible que les performances en science sont les plus élevées. Ils déduisent de cette comparaison que " les systèmes scolaires les moins inégalitaires socialement sont aussi les plus efficaces". De manière générale, plus une société est riche et moins ses richesses sont inégalement partagées plus les écarts de niveau entre les plus "forts" et les plus "faibles" sont réduits.
Comme toujours dans ce type d'ouvrage, la partie recommandation est la plus faible. Toutefois, les auteurs donnent quelques pistes. En considérant que l'élévation du niveau de la masse est la condition de l'élévation générale du niveau, ils en appellent à la suppression de tout ce qui peut faire obstacle à la constitution d'une école unique : les redoublements, les filières "clandestines", les groupes de niveau et militent pour le développement de l'aide personnalisée. Bien évidemment cela passe par l'arrêt des coupes budgétaires dans le budget de l'éducation mais aussi par un retour de la sectorisation des établissements scolaires et par un changement radical de doctrine des concepteurs des politiques éducatives. Autant d'éléments récemment approfondis et discutés dans le rapport du Député Jacques Grosperrin portant sur la mise en oeuvre du socle commun dans les collèges.
Cyril
Commentaires
Je vais parler de mon expérience personnelle (subjective donc!). Je suis de la province, de la classe dite moyenne, j'étais en ZEP au collège, comme 50% de mes camarades, je suis allée en lycée général, les autres allant en filières pro. Le lycée passe, puis arrive la fac pour tous ceux dont les parents ou les profs ne poussent pas à avoir plus d'ambition. Les autres, fils ou filles de milieu plus aisés tentent prépa et grandes écoles.
Le problème ? La fac ( de sciences humaines car je ne connais qu'elle) c'est tout sauf la meilleure voie pour un bon travail et qui retrouve t-on en écrasante majorité dans ce type d'université ? Les filles!!! Celles là même qui après un master ou pire un doctorat se retrouvent à vivoter en cumulant trois petits boulots parce que leur diplôme est inadapté au monde du travail où les places tellement chères qu'il y a plus de chance de réussir le concours d'entrée de normale sup.
Il ne s'agit pas seulement d'inégalité sociale dès l'école mais aussi d'inégalité homme/femme.
Et au delà des questions d'inégalité il y a également une inadaptation incroyable du système universitaire au monde du travail. A quoi sert de faire des études si on ne peut rien faire avec après? Je vous le demande! Je fais partie des chanceuses pour qui la fac a été un tremplin pour intégrer une grande école, mais nous sommes combien? Trop peu sans doute.
L'article parle beaucoup de l'excellence, mais à quoi sert elle s'il n'y a pas de travail au bout?
S'il y a une école de la discrimination, il y a également une université de l'échec qui au lieu d'utiliser les richesses de la connaissance dont elle dispose pour offrir un avenir tourné vers le monde à ses étudiants, préfère tourner en rond sur elle-même, se congratuler tout en veillant jalousement sur son sanctuaire.
Enfin vous les parisiens, vous ne pouvez même pas imaginer ce qu'en province il est difficile d'accéder aux très grandes écoles. J''ai souvenir de mon grand oncle, vivant au pied des Pyrénées, après avoir été à l'école du village, au collège de la ville a terminé ses études à Louis le Grand pour devenir ambassadeur de France (et ils étaient plusieurs de la province!!!). Dans les années 50, c'était possible, maintenant c'est tout bonnement impensable, en province, on regarde les grandes écoles comme des oasis inaccessibles localisées sur une autre planète, un truc de parigot. On parle beaucoup des jeunes de banlieues, mais on oublie tous les jeunes de la campagne ou des petites villes. Il y a des gens intelligents partout, pas seulement dans les grandes villes et si l'école ne fait pas son boulot, alors on n'a aucune autre chance que les parents pour s'en sortir. Mes parents n'auraient pas été là, pour suppléer aux insuffisances scolaires, je n'aurais sans doute jamais pu prétendre à entrer dans une grande école. Je le dis sans rougir, c'est grâce à eux que j'en suis là. Je ne critique pas les profs, j'en ai eu de très bien mais tout un système qui au nom de l'égalité laisse sur le carreau tous les élèves qui n'arrivent plus à suivre parce que donner des cours de soutien à certains élèves c'est défavoriser les autres, qu'importe s'ils suivent très bien!
liliaMerci quand même à Cyril pour son excellente contribution, comme on dit à l'université. Je me procurerai le bouquin dès que la bibliothèque aura réouvert. @ Lilia, ne décriez pas trop l'université, que la contribution de Cyril ne concernait d'ailleurs pas tellement. Voyez que malgré tout, elle vous a indiqué votre voie. On n'échappe pas à son destin. Au fond, vous êtes bien la petite nièce d'un ambassadeur de France, quoique de province (je dis cela pour rire:)).
AnneJe trouve néanmoins vos opinions un peu triviales à l'égard de l'université et des parisiens. Personnellement, j'ai vu avec plaisir ma fille sortir d'un des meilleurs lycées parisiens avec mention très bien au bac et venir s'inscrire dans une fac de banlieue, où elle poursuit sa voie avec succès. J'ai vu aussi ses collègues de lycée, garçons comme filles se casser la figure dès leurs premiers mois de prépa dans diverses spécialités, et se retrouver sans projet un an après le bac. J'ai vu enfin des jeunes sortant des grandes écoles avec des diplôme de sciences de l'ingénieur venir s'inscrire à l'université (en sciences humaines, en plus !),et faire des parcours magnifiques ; enfin, en tant qu'enseignante chercheur, j'accompagne depuis des années des étudiants qui trouvent leur voie dans ma discipline au niveau Licence Master voire Doctorat, et qui s'insèrent plutôt bien dans les milieux professionnels concernés.
Mais, je m'arrêterai là, un peu comme Thierry B. dans un autre poste. Stop. Mes chères études m'attentent, même l'été. A chacun son destin.
Merci à Cyril pour ce billet et j'espère qu'il y en aura toute une série au sujet de l'éducation qui est l'essence de nos valeurs.
Merci à Lilia d'ouvrir le débat. Juste pour illustrer un contre exemple :
Je suis une fille, père ouvrier non qualifié, mère au foyer et issue d'un p'tit hameau en province. J'ai fait le lycée et prépa en province, puis grande école d'ingénieur dans une autre ville de province.
Le plus dur était la prépa (1993-1996) car il fallait être endurant. La majorité de mes camarades était de classe moyenne et nous étions environ 25% de milieu modeste. Côté filles, nous étions 6 sur un total de 40 soit 15%...car prépa technologique. Par contre dans le même lycée, il y avait 40% de filles dans les prépas dites classiques et 60% dans les prépas HEC.
Un camarade très doué au lycée (mention très bien) a abandonné Math Sup au bout d'un mois pour la fac. Et il a très bien réussi.
Une amie a abandonné en Math Spé (pourtant elle était douée mais ne supportait pas l'esprit de compétition) et est repartie en fac. Elle est responsable qualité dans une grande banque.
D'autres ont échoué au concours et sont repartis à la fac. Ils ont réussi tous à se frayer un chemin (enseignant, ingénieur,...).
Les amis qui ont réussi les concours, ont intégré des grandes écoles d'ingénieur en province ou à paris.
A l'école d'ingénieur, 70% étaient issus de prépa et 30% étaient issus de BTS ou DUT. Et nous étions 5 filles sur 33, soit 15%.
Dans mes différentes expériences pro, j'ai travaillé avec des gens brillants issus de formations diverses (biologie, droit, chimie, agronomie..) et qui se sont recyclés en informatique. La plupart ont fait leurs études en province et certains travaillent dans des domaines d'activités qui n'ont rien à voir avec la formation de base.
Je ne vois pas les choses sous le même angle Lilia. En ce qui me concerne, ce système ne m'a jamais freiné car "fille" car "provinciale" ou "issue de milieu modeste"...en tout cas il m'a donné ma chance et à Pitch aussi...également fils d'ouvriers issu d'une petite commune de province.
Sam@ Sam et Anne
Sam tu ne donnes pas de contre exemple, tu illustres un univers différent du mien (je parle d'univers d'étude!!). J'ai bien dis que je parlais uniquement de celui que je connais à savoir les sciences humaines (histoire de l'art, archéo, ethno etc). Quand on est dans ces filières il est très difficile de réussir sans faire de très longues études souvent bien cruelles où le mérite n'a pas toujours sa place.
Je ne nie pas le fait que dans les filières où vous avez évolué il est possible de s'en sortir brillament, ce que je veux dire c'est que ce n'est pas la même chanson dans tous les secteurs.
Par exemple, en histoire de l'art, réussir brillament, c'est invariablement venir sur Paris, faire une grande école ou pire avoir un nom et de l'argent (ce qui peut fermer pas mal de portes quand on ne les a pas). Il faut faire la bonne fac, rencontrer les bonnes personnes, faire les bons stages (jamais payés, ni même défrayés pour les transports) etc, pour arriver à tirer son épingle du jeu.
Je suis passée par une des pires université, les profs nous disaient même de ne pas mettre le nom entier de la fac sur nos CV pour ne pas nous pénaliser. Certains profs repéraient les élèves les plus brillants dès la première année et faisaient tout pour les envoyer sur Paris pour qu'ils aient une chance de s'en sortir. Quant à mon directeur de recherche il disait amen à tous mes projets pour partir de la fac pour que j'ai une chance moi aussi d'y arriver. Tout ça mis à la suite pousse à se poser des questions.
Ce que je veux dire c'est qu'il y a deux poids, deux mesure, l'univers des "sciences dures" et celui des "sciences humaines", bien sûr les deux univers sont difficiles, il n'empêche qu'opter pour le second c'est vraiment jouer à la roulette russe si l'on veut s'en sortir. Je le constate tous les jours avec mes collègues, pourtant intelligentes, qui restent sur le carreau sans amélioration en vue.
En fait avant même de parler d'excellence, il serait bon de parler de l'orientation, car à mon avis c'est à ce moment là que se met en place "l'élitisme à la française" comme le nomme l'article. Plutôt que d'expédier tous les élèves qui ne savent pas quoi faire, à la fac, sans même se demander s'ils veulent faire de longues études, il serait bon de clairement définir les filières porteuses ou non, celles qui nécessitent de longues années d'étude ou pas, qui permettent de travailler directement ou sont seulement des préparations à des concours etc.
Les centres d'information et d'orientation pourraient jouer un rôle important s'ils étaient plus dynamiques et à la page concernant toutes les possibilités de formation existantes (là aussi je parle de mon expérience).
@ Anne, il est bien évident que je ne rends pas responsable les parisiens du fossé qui s'est creusé entre Paris et la province, mais c'est une réalité. Tous les concours où je me suis présentée, les écoles se plaignaient du peu de provinciaux inscrits par rapport à l'écrasante majorité d'étudiants d'Ile de France.
Voilà, je persiste et je signe
je suis tout à fait consciente que ce que je décris n'est absolument pas une généralité, mais elle existe et rien que pour cette raison elle mérite d'être citée. Beaucoup de filières en sciences humaines sacrifient trop d'étudiantes issues de milieux plutôt modestes (il y a trop peu d'hommes pour que l'accord se fasse à leur honneur!).
lilia